Les textiles

La découverte de fragments de textile est chose rare sur un chantier de fouille archéologique. Leur structure peu épaisse ajourée constituée d'agencements de fibres en font un matériau très poreux, constituant un milieu idéal pour le développement de micro-organismes. Ces derniers peuvent pénétrer rapidement les textiles et s'y incruster. Ils le colonisent et s'y développent tout en s'en nourrissant. En très peu de temps, quelques mois ou davantage, les textiles disparaissent. Lorsque des fragments subsistent, ils sont très friables, lacunaires et presque impossibles à manipuler. C'est la première raison qui explique leurs découvertes clairsemées.

La seconde réside dans la difficulté de manipulation. Souvent l'archéologue peut même avoir peine à distinguer entre le sol, les sédiments et un textile qu'il met lentement au jour par petits coups de truelle. Dans le cas des fouilles sous-marines, les difficultés sont toutes autres. Imaginez la manipulation, dans un bac d'eau, d'un matériau dont la consistance se situe entre un papier mouchoir mouillé et un vieux chiffon mouillé. Il faut vraiment faire preuve de beaucoup de dextérité pour y arriver.

À Baie-Trinité lors de la fouille du Elizabeth & Mary, les plongeurs ont souvent étonnés par leur ingéniosité. Ce fut le cas lorsqu'ils concoctèrent un instrument spécifiquement conçu pour remonter à la surface les fragments de textiles. À l'aide de deux fins grillages de plastique tendus sur des cadres et reliés par des charnières sur un côté et sur le côté opposé par un fermoir, on peut stabiliser physiquement les fragments au fond de l'eau en les enchâssant entre les deux grillages et ensuite les remonter doucement vers la surface. Enfin, reste toujours l'étape délicate du prélèvement ! Néanmoins, c'est grâce à cet outil et à l'attention persévérante des plongeurs que nous avons pu conserver plusieurs fragments de coton, de jute, de laine et même de soie provenant de l'épave.

Tamis

À ce jour, nous avons traité un bonne partie de cette famille d'artefacts (23 enregistrements de textiles), d'autres reposent encore au congélateur ce qui diminue l'urgence de leur prise en charge. La congélation peut être risquée pour des artefacts mais, à partir du moment où ils le sont, ils sont protégés de la colonisation par les micro-organismes, de la lumière, des variations d'humidité relative et de température et de l'exposition à la poussière.

La majorité de ces enregistrements sont des fragments de laine (13) de structures diverses. Nous avons plusieurs simples toiles fines et plus grossières, la plupart ont perdu leur couleur cependant quelques-unes sont encore imprégnées de tons de rouges. Nous avons cinq fragments de jute, principalement des toiles grossières, deux fragments de coton et trois de soie. La pièce la plus impressionnante est sans conteste le ruban de soie.

ruban

Tous les fragments ont été documentés sur le terrain de fouille mais pour confirmer la nature réelle des fibres, nous avons procédé à une identification sous microscope. Dans le cas du ruban, il s'agit bien de soie. La fibre est lisse et longue, elle n'est pas tordue comme serait celle du coton ou comprenant des écailles (la laine) ou des nœuds semblables à des branches (jute et chanvre).

gros-plan du ruban

La première étape de traitement pour tous les fragments a été l'extraction des sels. Certains textiles nécessitaient un nettoyage plus en profondeur, surtout ceux provenant des concrétions ou en association avec des objets ferreux. Cependant, malgré tous nos efforts, certains resteront tachés à jamais d'orangé. La restauration des objets demande toujours de faire des compromis car un traitement plus poussé sur ces textiles les aurait complètement désagrégés. Heureusement, le ruban de soie n'est plus imprégné d'oxydes ou d'oxyhydroxydes de fer.

Après leur nettoyage nous les avons asséchés par lyophilisation. C'est-à-dire que nous les avons congelé dans un congélateur sans givre et nous avons attendu que la glace se soit asséchée. C'est un peu comme pour une pièce de viande qui reste trop longtemps dans le congélateur; elle devient sèche, sans saveur et sans jus. Elle est lyophilisée. Nous n'avons pas utilisé le lyophilisateur parce que cet appareil fonctionne sous-vide et nous ne voulions pas imposer ce stress sur des tissus fragiles.

Pour le ruban de soie, nous avons effectué une consolidation à l'aiguille. Pour ce faire, nous avons étendu le ruban sur une toile très fine de soie qui est elle-même tendue entre des cartons non acides. Puis, nous avons passé un fils de soie en travers du ruban de façon à maintenir les fils dans leur alignement d'origine. Ce montage permettra éventuellement de placer le ruban en exposition en superposant une vitre et un cadre. Et voilà, le tour est joué.

détail de la structure du ruban

Ce ruban devait être en 1690 beaucoup plus coloré et faisait partie des vêtements d'un des hommes de l'équipage. Qu'il s'agisse d'une boucle au cou ou d'un ruban cousu à l'épaulette d'une veste de couleur plus austère, nous ne pouvons le dire avec certitude. Mais la recherche en cours sur la culture matérielle nous permettra de mieux comprendre ce petit bijou de finesse technologique.

Kateri Morin

Illustrations

1. Outil ingénieux pour prélever les textiles lors des fouilles sous-marines (un brevet devrait être accordé au GPVSM !). Dessin de Kateri Morin, Centre de conservation du Québec.
2. Ruban (provenance : 57M12M4-26). Photo : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.
3. Fibres de soie provenant du ruban (grossissement 40X). Photo : Kateri Morin, Centre de conservation du Québec.
4. Détail de la structure du ruban. Sur celle-ci on peut voir perpendiculairement au ruban le fils de soie ayant servi à la consolidation du textile sur la toile contemporaine de soie. Photo : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec.
Note
Un merci spécial à Marc Gadreau du Laboratoire d'archéologie du Ministère de la Culture et des Communications et à Nicole Fiset du CCQ pour la numérisation des photos.

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