Le coeur du Saint-Laurent

Coeur après

Photo : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec

Si la fouille du Elizabeth and Mary a mis au jour une quantité appréciable de vestiges, compte tenu de son état fragmentaire et de sa petite taille, il n'en demeure pas moins qu'il reste à accomplir un important travail de restauration en laboratoire, dans un environnement fort différent des rives du Saint-Laurent.

Lors de la fouille du navire en 1996 et 1997, un effort particulier a été accompli par l'équipe archéologique afin de ramener à la surface plus de 300 concrétions. Certaines sont très petites (quelques centimètres carrés), alors que d'autres, très volumineuses, sont difficiles à manipuler en raison de leur poids et de leur configuration. L'examen de ces concrétions et leur documentation par les restaurateurs ont permis d'obtenir plusieurs informations sur des aspects souvent invisibles à l'oeil nu. Elles recèlent un ensemble surprenant d'objets, cachés à l'intérieur d'un matériau aussi résistant que le béton.

Les concrétions peuvent se former naturellement sur les fonds marins, en raison de l'activité de sa faune et de sa flore, en englobant du cailloutis ou des roches, des coquillages ou des débris biologiques; celles du Elizabeth and Mary sont souvent, de plus, soudées par des oxydes provenant de la corrosion des objets en fer, corrosion favorisée par l'eau de mer et son contenu en oxygène.

Concrétion Vue de la concrétion 57M2P2-48, avant le début de son dégagement.

Photo : André Bergeron, Centre de conservation du Québec

Si l'information accessible en examinant la surface de ces concrétions renseigne sur la partie visible des objets qu'elles ont englobés, après toutes ces saisons passées sur les fonds marins, il n'en reste pas moins que l'essentiel demeure invisible pour les yeux. Les rayons X sont un des outils privilégiés pour les examiner. Cette approche a toutefois ses limites : si elle permet de déceler la présence de matériaux denses comme les métaux, d'autres tels que le verre ou le cuir ne seront pas repérés à l'aide de ce type d'examen. Lors de l'étude préliminaire des concrétions, l'attention des chercheurs a été rapidement captée par une concrétion de petites dimensions portant le numéro d'enregistrement 57M2P2-48 (environ 24 cm sur 12 cm sur 10 cm d'épaisseur), qui ne se faisait remarquer à première vue par rien de particulier. Cependant, sous la surface, se cachait un objet exceptionnel, une broche en forme de cœur. Ce type de broche, habituellement fabriqué en argent, est désigné traditionnellement en Écosse par l'appellation anglaise broche « Luckenbooth » (Fredrickson 1980:52).

Vue aux rayons X de la broche en argent en forme de cœur, avec une grosse balle de plomb dans sa partie supérieure, un plus petit plomb sur la gauche et un clou en fer qui traverse l'image en diagonale.

Rayons X : Michel Élie, Centre de conservation du Québec

Rayons X large

Rayons X petit Vue rapprochée de la broche.

Rayons X : Michel Élie, Centre de conservation du Québec

On reconnaît la broche « Luckenbooth » par son motif en cœur, composé d'un cœur simple ou de deux cœurs entrelacés, souvent surmonté par une couronne stylisée. Ce motif de cœur couronné est présent dans l'art populaire dans la plupart des pays d'Europe dès le 14e siècle, et ce jusqu'au 19e siècle (Evans 1953 : 59-60). Il apparaît sur des œuvres en bois gravé ou peint, en métal, en textile, etc. Le nom de broche « Luckenbooth » est dérivé des petits kiosques (en anglais : booth) que l'on verrouillait (en anglais : lock) lorsqu'ils étaient fermés et où les artisans vendaient de tels objets (Oxford University Press 1971 : 1675). On donnait ces broches en gage d'amour, et les femmes en portaient couramment au 17e siècle (Dunbar 1962 : pl. 56).

La broche trouvée dans la concrétion 57M2P2-48 peut avoir été apportée par un milicien comme gage d'amour de sa femme ou de son amie de cœur. On fixait ce type de broche à un vêtement en faisant pivoter l'ardillon, la petite languette pointue, vers l'extérieur et en tirant un peu de tissu à travers l'ouverture centrale. On poussait alors l'ardillon à travers le tissu ainsi accumulé, et on tirait ensuite le tissu vers l'arrière à travers l'ouverture, de façon à ce que l'ardillon vienne s'appuyer contre l'armature du cœur.

Compte tenu de l'intérêt de cet objet, il a été décidé de procéder à son dégagement, qui a été réalisé à l'aide d'un petit marteau pneumatique. Cet outil permet d'effectuer un travail de précision, mais son utilisation présente toutefois certains risques : si la structure de l'argent n'avait pas été bonne, la percussion du marteau aurait pu l'endommager de façon irréversible. Néanmoins, les rayons X suggéraient une bonne tenue du métal, puisqu'en dépit de sa faible épaisseur (environ 1,1 mm), elle était aussi radio-opaque que la balle de plomb de 1,8 cm de diamètre, située à son extrémité supérieure. Avant de commencer le travail mécanique, un moulage de la concrétion a été réalisé pour des raisons didactiques.

moulage avec concrétion Vue de la concrétion dans son moule au latex.

Photo : André Bergeron, Centre de conservation du Québec

Comme dans la fouille d'un site archéologique, le dégagement des objets implique la disparition de la concrétion. Parce que la matrice du site doit disparaître, l'archéologue prend note de la position des objets dans le sol ; ainsi, l'emplacement des objets les uns par rapport aux autres à l'intérieur de la concrétion est important, car il pourrait apporter de précieux renseignements. La description de l'opération de dégagement est aussi essentielle puisque ce processus détruit certaines informations.

Julie Gosselin, stagiaire au C.C.Q., s'est vu confier la tâche de procéder à la fouille fine destinée à mettre au jour la broche en argent. Après 11 heures, la surface de la concrétion était complètement enlevée, laissant voir deux tessons de verre (invisibles aux rayons X) et un gros clou de fer. Un second moulage de la surface a été réalisé, toujours pour des raisons didactiques, et une autre série de rayons X a permis de mieux situer la broche en argent par rapport aux autres objets. Près de l'objet, la prudence est de mise : le 2 mars, le petit plomb (57M2P2-51) a été dégagé, et le 12 mars, le gros plomb (57M2P2-50). C'est alors qu'est apparue au grand jour la petite broche, le « cœur du Saint-Laurent », submergée depuis 1690 !

Vue de la concrétion après 11 heures de dégagement.

Photo : André Bergeron, Centre de conservation du Québec

concrétion après 11 heures

Un autre exemple de broche « Luckenbooth » nord-américaine a été mis au jour dans un cimetière Susquehannock à Conestoga Town, en Pennsylvanie (Kent 1984 : 2780). La datation du site s'étend entre les années 1690 et le milieu du 18e siècle. Bien que le contexte archéologique ne soit pas très clair, cette broche semble avoir été trouvée en association avec des demi-pennies de Georges 1er datant des années 1720. Avec la popularité croissante des ornements d'argent pour la traite, dans le deuxième quart du 18e siècle, le cœur couronné est devenu un motif de broche populaire auprès des autochtones, et particulièrement des Iroquois (Fredrickson 1980 : 52 ; Karklins 1992 : fig. 52). Plusieurs exemples de la fin du 18e siècle et du début du 19e siècle sont connus. Ils sont faits de plaques d'argent plus minces et portent parfois la marque de fabrication d'orfèvres canadiens.

Vue de la concrétion et de la broche (cercle).

Photo : Michel Élie, Centre de conservation du Québec

concrétion et broche

L'état de conservation exceptionnel de la broche nous permet de distinguer les marques d'outil qui indiquent clairement sa méthode de fabrication. Tout d'abord, en utilisant un marteau et une enclume, l'orfèvre frappait l'argent jusqu'à l'épaisseur désirée. Il coupait ensuite grossièrement le pourtour de la broche à l'aide de petits ciseaux. La broche « vierge » était de nouveau martelée pour amincir légèrement son sommet (vers la couronne) et sa base (vers la pointe du cœur). L'orfèvre perçait l'ouverture centrale pour ensuite couper la base avec de petits ciseaux. Pour obtenir les deux ouvertures supérieures, il utilisait un poinçon en forme de fer à cheval. Les hachures croisées et les encoches visibles sur la couronne étaient faites avec des ciseaux, et les rainures horizontales avec un ciseau plus gros et plus plein. La finition de l'ensemble de la pièce était complétée avec de petites limes, afin de nettoyer les rebords rudes et d'adoucir la forme des hachures croisées, des encoches et des rainures de la couronne. L'ardillon était martelé et coupé de la même manière, et sa finition était effectuée, elle aussi, avec une lime. Enfin, l'orfèvre fixait l'ardillon en le repliant autour de l'encoche située dans le côté du cœur.

Vue de la broche encore recouverte de concrétions avant nettoyage.

Photo : Michel Élie, Centre de conservation du Québec

coeur avant

Pour la fabrication d'un tel objet, l'orfèvre utilisait un nombre minimum d'outils. Le poinçon en forme de fer à cheval est le seul outil spécialisé qui semble avoir été fait spécifiquement pour ce travail. Un tel outil n'aurait pas été conçu pour produire seulement un ou deux exemplaires, et ceci suggère plutôt une production de masse pour ce modèle. Cette constatation concorde avec la documentation relative à ces broches qui en démontre la popularité aux 17e et 18e siècles (Dunbar 1958 : 220). La facture de l'objet témoigne de la hâte du fabricant plutôt que de son manque d'habileté. La broche pourrait avoir été faite par un apprenti à qui on assigna la tâche de les produire en grande quantité ou par un orfèvre spécialisé dans la fabrication de « colifichets ».

L'état de l'argent suggère que la concrétion s'est formée rapidement autour de l'objet, ce qui l'aurait protégé efficacement des chlorures. La proximité du plomb ainsi que du clou de fer adjacent a pu également jouer un rôle important. Un métal moins noble (le plomb par rapport à l'argent, par exemple) va jouer le rôle d'anode sacrificielle et se corroder préférentiellement. C'est ce qu'on appelle la protection cathodique. Une seconde broche en argent (57M16N2-51) de forme circulaire, découverte dans la concrétion de la marmite 57M16N2-26, n'a pas bénéficié d'une telle protection, et elle est beaucoup moins bien conservée que le « cœur du Saint-Laurent ».

Plus noble Platine
Or
Argent
Bronze (Cu-Sn)
Cuivre
Laiton (Cu-Zn)
Étain
Plomb
Fonte (Fe-C)
Fer
Aluminium
Moins noble Zinc

Échelle d'électronégativité de quelques métaux et alliages dans de l'eau de mer. Adapté de Diffusion and Surface Treatments par Ned Hehner, Metals Engineering Institute, 1977.

Les clous en fer ont ensuite été dégagés de la concrétion après une longue alternance d'opérations mécaniques et de consolidations à l'aide de résines synthétiques. Plus de 35 heures de travail fin se sont avérées nécessaires pour compléter l'intervention sur cette concrétion d'à peine .00288 mètre cube ! Ces chiffres nous donnent une idée du travail qui reste à abattre pour dégager et rendre accessibles les objets de culture matérielle encore cachés dans les concrétions du Elizabeth and Mary. Une chose est sûre : de nombreuses surprises nous attendent encore, puisque la fouille fine sur les concrétions ne fait que commencer...

Coeur après
Photo : Jean Blanchet, Centre de conservation du Québec

Vue de la broche en argent, après la stabilisation et l'application d'un revêtement protecteur.

André Bergeron, Phil Dunning et Julie Gosselin
Juillet 1999

Remerciements

Les auteurs désirent remercier Marthe Carrier, George Vandervlugt et Louis Laflèche de Parcs Canada, qui ont réalisé la première série de rayons X des concrétions, ainsi que Marc-André Bernier, également de Parcs Canada ; Michel Élie et Jean Blanchet du C.C.Q. pour les rayons X et les photographies en cours de traitement ; Kateri Morin, également du C.C.Q., pour ses commentaires de relecture ; Jérôme-René Morissette, restaurateur responsable de l'atelier des métaux du C.C.Q., pour sa collaboration et son aide lors du traitement.

Bibliographie

Dunbar, John Telfer, History of Highland Dress, B.T. Batsford Ltd, London,1962.

Evans, Joan, A History of Jewelry, Faber and Faber Ltd, London, 1953.

Fletcher, Lucinda, Silver, Orbis Publishing, 1975.

Fredrickson, N. Jaye, The Covenant Chain : Indian Ceremonial and Trade Silver, National Museums of Canada, Ottawa, 1980.
Note: Cette publication existe également en français sous le titre L'orfèvrerie de traite et de cérémonie chez les Indiens.

Karklins, Karlis, Trade Ornament Usage Among the Native Peoples of Canada, Parks Canada, Ottawa, 1992.

Kent, Barry C., Susquehanna's Indians, Commonwealth of Pennsylvania, The Pennsylvania Historical and Museum Commission, Harrisburg, 1984.

Oxford University Press, The Compact Edition of the Oxford English Dictionary, Oxford University Press, Oxford, 1971.

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